La thèse CIFRE : une expérience de recherche ancrée dans le réel
- Raphaël CHIRAC

- 22 déc.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 déc.
Merci beaucoup pour votre témoignage
Peux-tu nous présenter ton parcours et expliquer pourquoi tu as décidé de faire une thèse ?
J’ai suivi ma formation à l’ENSC – l’École Nationale Supérieure de Cognitique, où je me suis spécialisé dans l’étude des interactions entre l’humain, les systèmes et les environnements complexes. Dans le cadre de mon cursus, j’ai réalisé un stage de fin d’études chez Human Design Group (HdG), dans le domaine des facteurs humains appliqués à la maintenance aéronautique. Ce domaine m’a immédiatement intéressé, à la fois par sa complexité et par son importance stratégique. Les facteurs humains constituent en effet un levier essentiel pour garantir un haut niveau de sécurité dans des systèmes complexes comme celui de la maintenance aéronautique. Pourtant, il reste encore insuffisamment compris et relativement peu étudié.
Mon stage s’est déroulé dans un contexte particulier, celui de la crise sanitaire liée au Covid-19. À l’issue de celui-ci, le marché de l’emploi était très fortement dégradé et aucune opportunité de CDI ne s’est présentée. Ce contexte a naturellement conduit à une phase de réflexion sur la suite de mon parcours professionnel. Parallèlement, les échanges avec Human Design Group ont mis en évidence le fait qu’il existait encore de nombreux enjeux scientifiques et opérationnels non explorés dans le champ des facteurs humains en maintenance aéronautique. C’est dans ce cadre que l’idée de poursuivre ce travail sous la forme d’une thèse a émergé. L’objectif était de développer mes compétences tout en approfondissant un sujet à fort enjeu pour la sécurité aéronautique. Avec le soutien de HdG, nous avons progressivement construit un sujet de recherche. J’en ai ensuite discuté avec l’université de Bordeaux (par le biais de l’ENSC), qui s’est montrée intéressée pour devenir partenaire académique du projet. Le sujet a ensuite été présenté à Airbus, afin de s’assurer de sa pertinence industrielle et opérationnelle. Une fois le projet validé et Airbus intégré en tant que partenaire, nous avons engagé une demande de financement auprès de l’ANRT dans le cadre d’une convention CIFRE, financement qui a finalement été accordé. Après près d’un an d’échanges entre les différents partenaires, notamment sur les questions de propriété intellectuelle, j’ai pu débuter officiellement ma thèse, consacrée à l’étude de la perception des risques par les mécaniciens de maintenance aéronautique.
Pourquoi avoir choisi de réaliser une thèse CIFRE ?
Au moment de mon stage de fin d’études, je n’envisageais pas nécessairement de poursuivre en doctorat. La thèse est un engagement long, exigeant, parfois stressant, et qui malheureusement peut ne pas déboucher sur un emploi. Avec le recul, même si le processus de montage du projet a été complexe, je ne regrette absolument pas ce choix.
Ma décision de m’engager dans une thèse CIFRE s’explique principalement par le fait que j’ai été impliqué dans l’identification du sujet et que celui-ci était soutenu par deux acteurs majeurs du secteur aéronautique. Cela m’apportait une forme de sécurité : je savais que les problématiques abordées répondaient à des besoins concrets de l’industrie, identifiés et validés par les partenaires eux-mêmes.
De mon point de vue, la thèse CIFRE présente plusieurs avantages majeurs. Elle permet de mener un travail de recherche tout en étant pleinement immergé en entreprise. Elle favorise également la création d’un réseau professionnel, tant dans le monde académique qu’industriel.
Enfin, elle offre une certaine assurance quant à l’actualité et à la pertinence du sujet de recherche. Travailler sur une problématique au cœur des préoccupations industrielles est particulièrement motivant. Cela ne signifie pas que les thèses hors CIFRE n’ont pas cette pertinence, mais je considère que la dimension industrielle constitue une réelle plus-value.
Comment bien choisir son sujet de thèse ?
Le choix du sujet est, selon moi, un élément déterminant de la réussite d’une thèse. Il ne s’agit pas uniquement de sélectionner un thème intéressant sur le plan intellectuel, mais aussi de réfléchir à ses débouchés et à son inscription dans les enjeux actuels et futurs.
Il me semble important d’observer le marché, de se renseigner sur les domaines porteurs et sur les problématiques auxquelles la société et les organisations cherchent à répondre. Pour cela, plusieurs questions peuvent être utiles :
Le domaine est-il en développement ou en déclin ?
Quelles opportunités professionnelles ce sujet peut-il ouvrir après la thèse ?
S’agit-il d’un sujet d’actualité ou émergent ?
Est-il déjà très largement étudié ou reste-t-il des verrous scientifiques à lever ?
Les compétences et connaissances acquises pendant la thèse répondent-elles à des enjeux clés du marché ?
Se poser ces questions en amont permet d’avoir une vision plus claire des perspectives à moyen et long terme, et d’anticiper plus sereinement l’après-thèse.
En quoi consiste ta thèse en quelques mots ?
Ma thèse porte sur l’étude de la perception des risques par les mécaniciens de maintenance aéronautique. Dans ce cadre, j’ai développé une taxonomie des dangers spécifiques à la maintenance aéronautique, ainsi qu’un modèle de la perception des risques appliqué à ce domaine. Ce travail m’a ensuite permis d’analyser les différents facteurs influençant la perception des risques et d’identifier ceux ayant le plus fort impact. Les résultats ont notamment montré que l’expertise joue un rôle central dans la manière dont les mécaniciens perçoivent et gèrent les risques au quotidien. Ces conclusions soulignent l’importance d’intégrer davantage la notion d’expertise dans les démarches de gestion de la sécurité. La sécurité des activités de maintenance ne peut pas reposer uniquement sur le respect du prescrit et des procédures : elle nécessite également de fournir aux mécaniciens les moyens de développer une expertise suffisante pour faire face aux situations complexes et imprévues.
Les travaux réalisés dans le cadre de cette thèse ont ainsi permis de formuler des recommandations concrètes visant à améliorer la sécurité des mécaniciens de maintenance aéronautique.
Qu’est-ce que la thèse t’a apporté ?
La thèse m’a permis de développer des compétences solides en gestion de projet, notamment dans un contexte impliquant plusieurs partenaires aux attentes et contraintes différentes. Sur une durée de trois ans, le doctorant est en grande partie responsable de l’avancée de ses travaux, de ses choix méthodologiques et de son organisation, ce qui constitue une expérience particulièrement formatrice.
J’ai également eu l’opportunité de participer à des conférences internationales en Europe, ce qui m’a permis de présenter mes travaux, d’échanger avec d’autres chercheurs et de découvrir des approches et des sujets de recherche développés dans d’autres pays. Ces expériences humaines et scientifiques sont uniques.
Enfin, la thèse m’a offert la possibilité de développer une expertise d’un sujet précis (la perception des risques) sur un domaine spécifique (la maintenance aéronautique).
Quels conseils donnerais-tu à un étudiant qui souhaite se lancer dans une thèse ?
Si l’envie de faire une thèse est présente, il est normal d’avoir des doutes, notamment concernant l’après et l’insertion professionnelle. Ces interrogations sont légitimes et font partie du cheminement. Pour autant, il me semble important de se faire confiance et de ne pas laisser ces craintes être un frein systématique. Une thèse ne se résume pas uniquement à un sujet ou à un débouché immédiat : c’est avant tout une expérience humaine et professionnelle unique.
Bien sûr, il est essentiel de se renseigner en amont, de comprendre les enjeux du sujet, son inscription dans le paysage scientifique et industriel, et les perspectives qu’il peut offrir. Cette phase de réflexion est importante et permet d’aborder le doctorat de manière plus sereine. Néanmoins, même lorsque le sujet n’est pas directement valorisable sur le marché du travail à court terme, la réalisation d’une thèse apporte bien plus qu’une expertise technique.
Le doctorat permet de développer un large éventail de compétences, à la fois techniques et transversales : capacité d’analyse et de synthèse, esprit critique, gestion de projet sur le long terme, autonomie, rigueur, communication écrite et orale, gestion de l’incertitude, adaptation à des contextes complexes, travail en collaboration avec des acteurs aux profils variés, etc... Ces compétences sont aujourd’hui recherchées et valorisables dans de nombreux métiers, bien au-delà du monde académique.





Commentaires