À la fin d’une thèse, le spécialiste mondial de votre sujet, c’est vous


Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit jusqu’au doctorat ?
J’ai toujours su que je voulais faire des sciences. Enfant, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je ne répondais pas pompier, joueur de foot, ou astronaute : je voulais être « savant fou ».
À l’époque, ma vision du scientifique ressemblait beaucoup à Doc dans Retour vers le futur : une blouse blanche, des expériences improbables et, idéalement, quelques explosions.
C’est en classe préparatoire que cet intérêt s’est précisé. J’ai découvert une vraie appétence pour la chimie et la physique appliquées, ce qui m’a conduit à intégrer Chimie Paris et à me spécialiser en chimie des procédés. J’ai particulièrement apprécié le dimensionnement des réacteurs, à l’interface entre réactions chimiques, thermique et mécanique des fluides.
J’ai ensuite choisi de suivre un double diplôme en microfluidique à l’Institut Pierre-Gilles de Gennes, que j’ai effectué en alternance chez Hummink, une start-up spécialisée dans l’impression capillaire aux échelles micro- et nanoscopiques.
Cette année d’alternance a finalement constitué le point de départ de ma thèse. À la fin du master, nous avons décidé avec Hummink de poursuivre la collaboration à travers une thèse CIFRE, réalisée entre l’entreprise et le laboratoire dont elle était issue.
Pourquoi avoir choisi la thèse après une école d’ingénieur ?
J’ai beaucoup aimé ma formation d’ingénieur. Elle m’a appris à être force de proposition, à chercher des solutions et à avancer face à des problèmes industriels parfois encore mal compris.
Mais elle m’a aussi laissé une frustration : celle de ne pas toujours avoir le temps d’aller au fond des choses.
Dans un contexte industriel, on doit souvent trouver une solution rapidement. Cela peut conduire à traiter efficacement les symptômes d’un problème sans avoir nécessairement le temps d’en comprendre l’origine profonde.
La thèse CIFRE m’a offert précisément ce qui me manquait : la possibilité de conserver une finalité concrète et les contraintes de l’application industrielle, tout en disposant du temps nécessaire pour comprendre les phénomènes fondamentaux.
C’est cette double approche — résoudre et comprendre — qui m’a particulièrement attiré.
Comment choisir son sujet et son environnement de thèse ?
J’ai eu une situation un peu particulière puisque je n’ai pas répondu à une offre de thèse existante. J’ai construit mon projet avec Hummink et mon directeur de thèse supposé, avant que nous le soumettions ensemble à l’ANRT.
Avec le recul, je pense qu’un bon sujet de thèse doit réunir deux choses qui peuvent sembler contradictoires : des objectifs suffisamment concrets pour donner une direction au projet, mais aussi suffisamment d’espace pour laisser une place à l’inconnu.
La recherche est faite de détours, de résultats inattendus et de sérendipité. Un sujet trop verrouillé peut vite devenir frustrant.
Le choix de l’équipe est tout aussi important. Dans mon cas, j’avais eu la chance de travailler avec mes futurs collaborateurs pendant mon alternance. Cela nous a permis de discuter très tôt de nos méthodes de travail, de mes besoins d’autonomie, de la flexibilité des horaires et des attentes de chacun.
Une thèse dure plusieurs années : mieux vaut travailler avec des personnes avec lesquelles on peut communiquer ouvertement.
En quelques mots, sur quoi portait votre thèse ?
Le système d’impression développé par Hummink s’inspire d’une technologie proche de la microscopie à force atomique.
Pour l’expliquer simplement, on peut comparer un microscope à force atomique à la canne d’une personne malvoyante : une sonde vient « toucher » la surface et en suivre directement les reliefs. Les variations de topographie sont détectées en temps réel et le système ajuste en permanence la hauteur de la sonde.
Hummink a eu l’idée de remplacer cette sonde par une minuscule pipette en verre remplie d’encre. Lorsque la pipette entre en contact avec la surface, l’encre peut être déposée par capillarité.
C’est, en quelque sorte, le plus petit stylo-plume du monde.
Ma thèse consistait notamment à comprendre ce qui se passe dans l’espace extrêmement confiné entre cette pipette et la surface : les écoulements, l’hydrodynamique et les phénomènes de friction.
Comment avez-vous vécu votre doctorat ?
Je suis quelqu’un qui s’investit beaucoup dans ses projets. Il m’est donc arrivé, surtout au début, de faire passer la recherche avant ma vie personnelle.
Avec l’expérience, j’ai appris à mieux maîtriser mes expériences, à mieux organiser mon travail et, par conséquent, à trouver davantage d’équilibre.
Mais mon doctorat a aussi connu une période beaucoup plus difficile.
Mon premier directeur de thèse est parti rejoindre un institut à l’étranger. Son départ a entraîné une forte dégradation de la situation dans mon laboratoire d’origine, avec des conséquences jusque dans l’entreprise. Je me suis retrouvé sans superviseur officiel et, progressivement, dans une situation où il devenait impossible de poursuivre normalement mon travail dans cette équipe.
Le comité de suivi de thèse et l’école doctorale ont heureusement joué leur rôle. Avec leur soutien, nous avons réussi à trouver une solution et j’ai pu poursuivre mon doctorat dans un autre laboratoire à l’ESPCI.
Pour ma dernière année, j’ai donc dû reconstruire une nouvelle expérience quasiment de zéro.
Cela a été une période stressante, mais aussi extrêmement stimulante. Et les résultats obtenus grâce à cette nouvelle collaboration font aujourd’hui partie de ceux dont je suis le plus fier.
Quelles qualités faut-il, selon vous, pour réussir une thèse ?
Il faut d’abord accepter l’échec et l’inconnu.
Une expérience qui fonctionne parfaitement du premier coup est rarement celle qui vous apprend le plus.
J’ai eu la chance de mener une thèse très pluridisciplinaire, ce qui correspondait parfaitement à ma curiosité. Un jour, je pouvais travailler sur de l’optique ou de la chimie ; le lendemain, faire de la soudure, modifier un montage expérimental ou analyser un signal.
La recherche ressemble souvent à cela : identifier un problème, proposer une explication, concevoir une expérience pour la vérifier, constater que la théorie était mauvaise… puis recommencer.
L’une des choses les plus importantes que j’ai apprises est de ne jamais jeter trop vite
les « mauvais » résultats.
Si un résultat inattendu est répétable, alors l’expérience vous dit quelque chose. Ce n’est peut-être pas l’expérience qui est fausse : c’est peut-être simplement votre théorie qu’il faut revoir.
Que retenez-vous principalement de cette expérience ?
J’ai énormément appris, aussi bien scientifiquement qu’humainement.
Une thèse CIFRE oblige à naviguer entre deux mondes qui n’ont pas toujours les mêmes attentes. En entreprise, la priorité est souvent de trouver une solution applicable. Dans le monde académique, il faut aussi comprendre les mécanismes et être capable d’expliquer pourquoi les choses fonctionnent.
Concilier les deux peut être exigeant, mais c’est précisément ce que j’ai aimé.
Chercher à la fois à résoudre un problème et à comprendre son origine m’a apporté une forme de satisfaction intellectuelle que je recherchais depuis mes études d’ingénieur.
Et malgré les problèmes administratifs, les difficultés relationnelles ou les imprévus qui peuvent survenir au cours d’un doctorat, la passion pour le sujet reste un moteur extrêmement puissant.
Comment préparer l’après-thèse lorsqu’on souhaite travailler en entreprise ?
Il faut profiter de la thèse pour discuter avec les personnes qui travaillent déjà dans l’entreprise et comprendre leurs parcours.
Certaines auront suivi un chemin très proche du vôtre, d’autres auront des trajectoires beaucoup plus atypiques. Dans les deux cas, leurs retours sont précieux.
Il faut également apprendre à garder en tête l’application et le développement. La recherche permet d’explorer profondément un sujet, mais l’industrie impose aussi une réalité : à un moment donné, il faut parvenir à des résultats utilisables.
Comprendre cette différence de temporalité et de finalité aide énormément à passer du monde académique au monde industriel.
Et après la soutenance ?
Après ma thèse, j’ai poursuivi pendant cinq mois avec un court postdoctorat entre le laboratoire Gulliver de l’ESPCI et Hummink.
L’objectif était notamment de continuer les recherches commencées au cours de ma dernière année et de préparer le terrain pour le doctorant qui allait reprendre le sujet.
J’ai également gardé contact avec mon premier directeur de thèse, qui m’a proposé de rejoindre son laboratoire à l’étranger pour poursuivre des travaux de recherche.
Je souhaite maintenant continuer à travailler sur les domaines qui me passionnent particulièrement : la microscopie à sonde locale et la nanofluidique.
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui hésite à se lancer en thèse ?
Je lui dirais d’abord de ne pas avoir peur.
Une thèse est une expérience intense. Elle comporte forcément des périodes de doute, des expériences qui échouent, des imprévus et parfois des difficultés qui dépassent largement la science.
Mais si vous trouvez un sujet qui vous passionne, une équipe dans laquelle vous vous sentez bien et un environnement qui vous correspond, ces trois années peuvent passer incroyablement vite.
Une thèse, c’est surtout l’occasion de s’approprier complètement un sujet et d’apporter sa propre pierre à l’édifice de la connaissance.
Et il y a quelque chose d’assez vertigineux là-dedans : à la fin de votre doctorat, sur la question extrêmement précise que vous avez étudiée pendant plusieurs années, la ou le spécialiste mondial… c’est vous.




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